22 mai 2012, Martine Orange publie sur Mediapart  l'article "La peur d'une panique bancaire saisit l'Europe"
http://www.mediapart.fr/journal/economie/210512/la-peur-dune-panique-bancaire-saisit-leurope

I. Mediapart et la curiosité de l'absence de données Bloomberg sur la France qui existent bien

L'auteur relie fuite des capitaux et leurs mouvements retracés dans un graphique publié par Bloomberg, on peut lire "curieusement, la France n’apparaît nulle part dans ces relevés".

Les journalistes français se donnent assez peu de peine pour indiquer les sources, de surcroît en l'occurrence il manque également le libellé exact des données du graphique.

InvestigationFin a retrouvé le graphique repris dans Mediapart sur Bloomberg dans l'article du 12 avril 2012 "Europe’s Capital Flight Betrays Currency’s Fragility".
http://www.bloomberg.com/news/2012-04-12/europe-s-capital-flight-betrays-currency-s-fragility.html

Les deux graphiques de Bloomberg, SANS la France AVEC la France :

Bloomberg les 2

Le libellé : "Capital flight in the euro zone (selected countries, cumulative since Feb. 2010) Source: National central banks"

Il s'agit de flux, et non de soldes, et Bloomberg appelle les données fuite des capitaux dans la zone euro, ce qui peut étonner, puisqu'à ma connaissance dans les bilans des banques centrales il n'y a pas de ligne à l'actif et au passif qui consiste en une fuite des capitaux.

Un commentaire pose la question de l'absence des données sur la France, Bloomberg indique ensuite avoir mis à jour le graphique avec les données de la France, dans un article du 17 avril 2012 "Could France Leave the Euro? Some Depositors Think So"
http://www.bloomberg.com/news/2012-04-17/could-france-leave-the-euro-some-depositors-think-so.html

On peut donc remarquer que la journaliste n'est pas allée chercher bien loin quant à l'absence de la France dans le graphique alors que la réponse était toute proche, il suffisait de lire l'article de Bloomberg et ses quelques commentaires.

Je doute qu'en l'absence de l'indication de la source il y ait eu de nombreux lecteurs de Mediapart qui aient pu apprendre qu'en fait il existait bien depuis plus d'un mois un graphique AVEC les données de la France.

II. Bloomberg et la non-pertinence de données Target 2

Le libellé du graphique se fait plus précis dans le deuxième article de Bloomberg :
"National central banks; Numbers for all countries are estimates of the change in Target2 claims or liabilities. Data for Italy and Ireland include balances related to the issuance of euro banknotes. *Number for June 2010 may be understated, due to a lack of precise information on France's Target2 claims for that month. **Monthly data are estimated using adjustments derived from annual reports."

Il s'agirait des variations des soldes Target 2 dans les bilans des banques centrales nationales, et non pas de la notion initiale de fuite des capitaux, fruit d'un amalgame qui peut avoir sa place dans la partie analyse de l'article, mais pas dans le libellé descriptif des données d'un graphique.

L'article précise les données pour la France : solde passif de 7,4 milliards d'euros fin juillet 2011 et de 96,3 milliards d'euros fin février 2012.

Ce sont bien les données publiées par la Banque de France  correspondant à la ligne Dépôts Autres Etats de zone euro IFM du passif.
http://www.banque-france.fr/fileadmin/statistiques/base/csv/mi.m.fr.n.n.l20.a.1.u5.0000.z01.m.e.b.x.csv

InvestigationFin a souhaité recouper avec les détails fournis dans le rapport annuel 2010 de la Banque de France.
http://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/comptes-annuels-2011.pdf

On retrouve le montant identique au fichier csv pour fin 2010 et fin 20009 en Note 16 Engagements en euros envers l'Eurosystème : fin 2009 62 008 ME fin 2010 28 349 ME.
"Les engagements en euros envers l’Eurosystème sont constitués de la dette nette de la France résultant des transferts transfrontières réalisés via Target2 avec les autres BCN du SEBC".

Bizarrement, le rapport annuel 2011 montre un écart sur le chiffre à fin 2011 :
fichier csv 79 629 ME rapport annuel 2011 77 424 ME
http://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/comptes-annuels-2011.pdf

Mais une phrase permet de comprendre que le montant de 77 milliards d'euros fin 2011 comprend autre chose que du TARGET2 :
"Ces engagements, en forte hausse au cours de 2011, comprennent également la dette non rémunérée de 24 613 millions d’euros vis-à-vis de la BCE résultant des swaps de change conclus avec cette dernière dans le cadre du dispositif d’adjudication en dollars."

A fin décembre 2011, le graphique Bloomberg semble montrer un flux négatif de l'ordre d'une vingtaine de milliards d'euros qui doit correspondre à l'évolution depuis février 2010 (solde 63 590 ME d'après le fichier csv).

Par conséquent, Bloomberg ne retranche pas ce qui ne concerne pas TARGET 2 pour la France.

Du coup, au lieu d'avoir un flux négatif fin décembre 2011 c'est un flux positif qui devrait être indiqué !

Et comme les opérations de swaps de change concernent également d'autres banques centrales nationales, il semble donc que la graphique de Bloomberg soit erroné !

Mais ce n'est pas tout.

III. Les Echos et le mystère des 98 milliards d'euros de fuite des capitaux en septembre 2011

En effectuant des recherches sur le sujet des fuites de capitaux, je suis tombé sur cet article des Echos du 1 décembre 2011 "Les banques françaises ont perdu près de 100 milliards de dépôts".
http://archives.lesechos.fr/archives/2011/lesechos.fr/12/01/0201773884849.htm

"Les clients et investisseurs étrangers ont retiré plus de 98 milliards d'euros de dépôts à court terme des banques françaises en septembre. Des fuites de liquidité, qui pour la première fois depuis le début de l'année n'ont pas été compensées par d'autres entrées, indique dans une note Eric Dor, le directeur de recherche de l'IESEG, d'après les données statistiques de la Banque de France, relevées sur le système de paiement Target 2."

Mélange étonnant des soldes d'engagements de la Banque de France envers l'Eurosystème avec les dépôts à court terme des investisseurs étrangers dans les banques françaises.

A la lecture de l'article, on peut croire qu'en mettant la main sur la note d'Eric Dor on tombe aussi sur ces 98 milliards d'euros d'évolution sur septembre 2011.

Pas du tout !

La note d'Eric Dor en question "Les prêts gigantesques de la Bundesbank aux banques centrales des pays en détresse de la zone euro". Aucune trace de 98 milliards d'euros.
http://my.ieseg.fr/bienvenue/DownloadDoc.asp?Fich=303790470_2011-ECO-07_Dor.pdf

Alors d'où peuvent donc bien sortir ces 98 milliards d'euros ?

Un article du Telegraph du 6 décembre 2011, postérieur à celui des Echos, cite Eric Dor séparément, et indique 98 milliards d'euros qui correspondent aux engagements, mais de Target 2, et à une évolution non pas sur septembre seulement mais au seul niveau de septembre :
"The effects of this capital flight are surfacing on the Bank of France's books under the European Central Bank's so-called "Target2" scheme, an ECB payment network that lets funds move automatically where needed. Liabilities jumped suddenly in late July, rising from €10bn to €98bn by September."

Le poste de passif Dépôts Autres Etats de la zone euro (qui correspond à la ligne Engagements en euros envers l'Eurosystème dans le rapport annuel) est bien de 97,8 milliards d'euros fin septembre 2011, mais de 7,4 milliards d'euros fin juillet 2011, et non pas de 10 !
source : Bulletin de la BdF cahiers statistiques novembre 2011
http://www.banque-france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/Bulletin-de%20la-Banque-de-France/Bulletin-de-la-Banque-de-France-cahier-statistiques-11-2011.pdf

Et quand on regarde de près les évolutions entre fin août et fin septembre 2011 des soldes de dépôts autres Etats de la zone euro et reste du Monde que ce soit les Institutions Financières Monétaires (IFM) ou la Banque de France, je ne parviens pas à retrouver ces 98 milliards d'euros !

Bref, vous pourrez lire tous les chiffres que vous voulez partout, si vous ne vérifiez pas d'où ils sortent précisément ...