L'émission de l'obligation EDF au grand public à 4,5 % sur 5 ans est scandaleuse pour 3 raisons :

- le rendement de 4,5 % n'est pas si compétitif, les commissions des banques sont anormalement élevées à 2 % ;

- la remontée probable des taux d'intérêt fera diminuer le cours de l'obligation, contraignant le souscripteur à conserver 5 ans l'obligation, contrainte qui ne doit pas concerner le grand public ;

- l'affectation affichée de ce financement aux investissements en France masque l'importance des besoins d'investissements à l'international, notamment aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Chine.

Premier scandale Le rendement de l'emprunt n'est pas si compétitif que cela, les banques sont grassement rémunérées

La rémunération annuelle brute de l'emprunt EDF est de 4,5 %.

Dans un excellent article du 17 juin 2009 intitulé L'emprunt EDF est-il avantageux ? http://www.lesechos.fr/patrimoine/banque/300353980-l-emprunt-edf-4-5--est-il-avantageux--.htm publié dans Les Echos, des solutions plus rentables sont listées : obligation Swiss Ré A + (même notation qu'EDF) 6,1 % sur 5 ans, obligations Lafarge BBB- 7,8 % sur 8 ans, panier d'obligations de 4 états AA+ 5,7 % sur 8 ans.

Le rendement de l'emprunt EDF n'est par conséquent pas si compétitif que cela en brut.

En cas de prélèvement libératoire, le taux de rémunération net passe à 3,14 %. Si l'investissement sur les obligations citées plus haut passe par l'assurance-vie (soit en direct pour certains, soit en passant par des fonds obligataires, ce qui occasionne des frais de gestion et d'entrée certes), l'avantage est encore plus conséquent au bout de 4 et 8 ans.

Des droits de garde de l'ordre de 0,25 à 0,3 % peuvent diminuer le rendement net.

Dans un article du 16 juin intitulé Combien rapporte-t-il réellement publié par La Tribune http://www.latribune.fr/patrimoine/20090617trib000386159/combien-rapporte-t-il-reellement-.html, les droits de garde prélevés par la banque sur les compte-titre peuvent varier entre 0,25 % et 0,3 % des sommes investies.

De tels droits de garde peuvent être supprimés lors de privatisations selon l'article, je connais une banque qui ne les supprime pas.

La souscription ne donnerait pas lieu à des frais d'entrée.

J'ai entendu sur BFM radio le 17 juin que les banques se prenaient 2 % de commissions pour commercialiser l'emprunt EDF.

A ce niveau de commission, heureusement qu'il n'y a pas de frais d'entrée. C'est EDF qui les paye.

Le niveau de commission de 2 % est-il normal ?

Dans un article sur les émissions d'obligations au premier trimestre 2009, il a été démontré que l'ordre de grandeur des rémunérations des banques était de l'ordre de 0,2 à 0,3 %.

Exemple par l'absurde du niveau anormal de commissions de 2 % :

Les revenus de l'activité Fixed Income de BNP Paribas se sont élevés respectivement à 781 et 1 626 millions d'euros au premier et au deuxième semestre 2008.

Selon Thomson Financials, l'activité dans la catégorie "all bonds in euros" (émissions d'obligations en euro) a représenté respectivement 40,3 et 25,4 milliards d'euros sur les mêmes périodes pour BNP Paribas.

2 % de commissions représenteraient ainsi 805 millions d'euros au premier semestre 2008. Soit plus que les revenus de Fixed Income, alors que les émissions d'obligations en euro n'en représentent qu'une partie (il y a également le trading sur le taux et les changes, les émissions d'obligations hors euro, les produits structurés, etc ...), même si des dépréciations liés à la crise financière ont été enregistrées.

Ces 2 % sont donc anormalement élevés.

Dans une émission obligataire classique, les souscripteurs sont les banques elles-mêmes, les assureurs, les gestionnaires d'actif, les hedge funds. Le ticket d'entrée faible de 1 000 euros pourrait-il justifier un tel niveau de commission de 2 % ?

Ce qu'on peut d'ores et déjà comprendre, c'est que les banques qui commercialisent l'emprunt EDF 4,5 % se prennent sans risque 2 %, plus d'éventuels droits de garde annuels de 0,25 % environ. Sur 5 ans, cela fait environ encore 1,25 % ponctionnés à ce titre. Soit un juteux total de 3,25 %.

Les banques empocheront donc environ 3,25 % sur le total émis, un beau rendement sans aucun risque pour elles.

Enfin, la campagne de publicité jugée sobre par les médias devrait s'élever à 5,5 millions d'euros (source BFM radio), montant qui l'est moins. Cela représente 0,55 % du milliard d'euros d'émission prévu initialement.

Si on ajoute 4,5 % + 2 % + 0,55 % cet emprunt coûte déjà 7,05 % la première année à EDF.

Sans compter les coûts internes : Présidence, Direction de la Communication, Direction Juridique, Direction Financière.

Le 22 janvier 2009, EDF a émis une tranche de 1,25 milliards de dollars sur 5 ans à 5,5 % sur le marché américain !

Soit 1 point de mieux que ce qui est offert au public aujourd'hui. Qui va vous expliquer pourquoi le public institutionnel américain devrait être rémunéré 1 % de mieux que le grand public français, même en l'espace de 5 mois, où les taux directeurs de la FED sont restés stables (ceux de la BCE ont diminué sur la période et se sont rapprochés 1 % de ceux de la FED, tout en restant au-dessus) ? Si les taux de la BCE devaient diminuer encore au niveau de la FED, la logique voudrait que les taux servis sur les obligations émises baissent encore plus. Et pourtant la tranche américaine rémunère mieux que la tranche grand public française.

Au final, la rémunération avantageuse des banques qui commercialisent ce produit et des médias qui sont censés en parler fait-il peser un risque sur l'objectivité de ce qu'on peut lire ici ou là ?

Cet article ne fera pas l'impasse sur les aspects scandaleux de cette émission.

Premier scandale par conséquent, le niveau de rendement pas si élevé que cela et l'importance des commissions versées aux banques qui fait craindre le pire quant à la pertinence de vendre ce produit à tel ou tel client.

Deuxième scandale

Le cours d'une obligation dépend des taux d'intérêt. Si les taux d'intérêt montent, le cours d'une obligation baisse et inversement.

Ce n'est qu'en conservant l'obligation EDF à son échéance, 5 ans, que le souscripteur est garanti d'être remboursé sur la base du nominal.

D'ici 5 ans, il est très probable que les taux d'intérêt vont remonter, pour 2 raisons qui sont liées et qui vont être développées.

L'intérêt de souscrire à une telle obligation n'est donc réel que si le souscripteur a la certitude d'avoir la capacité financière de détenir le produit à échéance.

Or EDF et son Président Pierre Gadonneix veulent que cet emprunt concerne le plus de monde possible. C'est une erreur.

Il est très risqué pour une personne qui ne détient qu'un livret A de le diminuer pour en transférer le montant dans l'emprunt EDF 4,5 %.

Cela s'apparente au syndrome Natixis, lorsque les banques ont voulu faire croire que c'était sans risque et un placement de bon père de famille (et même de mère de famille d'après le PDG d'EDF dans le cas du placement EDF 4,5%).

L'obligation EDF 4,5 % ne devrait pas être vendue auprès du client lambda, sans l'avertir des risques pris, et notamment du risque de devoir détenir à l'échéance l'obligation sous peine de perte de capital.

Car les deux raisons qui vont faire diminuer les cours des obligations par hausse des taux directeur sont les suivantes :

1) La reprise économique

En raison de la crise financière puis économique, la Banque Centrale Européenne mène depuis plusieurs mois une politique accommodante qui se traduit aujourd'hui par un taux directeur le plus faible historiquement, de 1 %.

La reprise économique est prévue en 2010, les banques centrales devraient alors remonter leurs taux directeurs. En période de reprise les tensions inflationnistes sont probables, on sait que la BCE a une sainte horreur des tensions inflationnistes et qu'elle a par le passé affiché sa priorité quant au combat contre l'inflation.

2) Le retour de l'inflation ?

Les dernières estimations par Bercy de l'inflation indiquent une moyenne annuelle de 0,4 % en 2009 et un léger redressement en 2010 à 1,2 %. Le repli de l'inflation ces derniers mois s'expliquerait principalement par la chute du prix du pétrole depuis l'été 2008.

Sauf que les prix du pétrole remontent fortement et qu'une reprise de l'inflation est anticipée.

Il n'est pas inconcevable de se retrouver avec une inflation de 3 % d'ici 2 ou 3 ans, voire 4 %. Une remontée probable des taux d'intérêt devrait suivre.

A 4 % d'inflation, une obligation qui sert 4,5 % brut a un rendement mangé par l'inflation et la fiscalité.

Qui dit hausse des taux d'intérêt dit baisse du cours des obligations.

Puisque l'obligation EDF 4,5 % risque fortement de perdre son intérêt si l'obligation est cédée avant son terme (encore faut-il que la liquidité soit assurée), soit 5 ans, alors autant avoir recours à l'assurance vie comme évoqué plus haut. Si c'est juste une question de rendement rappelons que les contrats d'assurance vie en euros offrent des rendements de 4 à 5 % avec des avantages fiscaux meilleurs, et je vois mal leurs rendements baisser à 2 % d'ici 2 ans. On peut y loger des paniers d'obligations qui offrent de meilleurs rendements, même après frais de gestion.

L'émission devrait par conséquent plutôt concerner la partie banque privée des établissements bancaires, pas le guichet visible. La présence de la Banque Postale parmi les co-mangers de l'opération dans la note définitive du 27 mai 2009 me laisse perplexe !

Le site internet EDF sur l'emprunt http://www.edf.com/emprunt/index.php avertit bien que la durée conseillée de l'investissement est de 5 ans, et que toute revente des obligations avant l'échéance peut entraîner un gain ou une perte.

Mais les médias ne jouent pas leur rôle correctement en n'affirmant pas que la probabilité d'une perte avant échéance est plus importante.

Deuxième scandale, l'intention affichée de proposer ce produit au grand public, alors que la contrainte de conserver jusqu'à échéance cette obligation pour assurer le remboursement du nominal ne concerne pas le grand public.

Troisième scandale

Dans un article du 17 juin 2009 intitulé EDF lance son emprunt auprès des particuliers dans Libération http://www.liberation.fr/economie/0101574584-l-emprunt-edf-aupres-des-particuliers-demarre-aujourd-hui, le PDG d'EDF est cité et juge "légitime de s'adresser aux Français pour investir en France".

Extraits de l'interview de Pierre Gadonneix, président d'EDF, invité de BFM Radio le 17 juin 2009 :

"Les Français ont bâti à travers EDF le plus beau parc de production d'électricité du monde. Le monde entier nous l'envie. Cela a été fait dans les années 70 et 80 et ça a été intégralement financé par emprunt. Depuis cette période EDF a réduit ses investissements et nous n'investissions pratiquement plus du tout jusque dans les années 2002-2004 dans le système de production et aujourd'hui le moment est revenu de relancer l'investissement, à la fois pour développer notre capacité et pour renouveler ce parc. Nous sommes donc partis pour un période d'investissement qui va durer plusieurs décennies".

Le contenu du communiqué de presse d'EDF du 16 juin 2009 raconte la même histoire.

L'émission obligataire EDF 4,5 % de 1 milliard d'euros servirait donc à investir en France.

Les investissements opérationnels se sont élevés à 5,2 milliards d'euros en France, ils devraient atteindre 7,5 milliards d'euros en 2009, ce qui représente une augmentation conséquente. Le total des investissement en 2008 s'est élevé à 14,4 milliards d'euros.

Sauf que les investissements d'EDF à l'international sont bien plus conséquents.

EDF a acheté l'exploitant britannique British Energy pour 13,5 milliards d'euros et 50 % des activités nucléaires de Constellation Energy aux Etats-Unis pour 3,5 milliards d'euros (source Boursorama).

L'endettement net est ainsi passé de 16,3 milliards d'euros fin 2007 à 24,5 milliards d'euros fin 2008 !

Le coût actualisé de la construction de l'EPR (centrale nucléaire de dernière génération) à Flamanville est affiché dans le rapport annuel 2008 à 4 milliards d'euros.

Or, d'ici 2020, EDF prévoit la construction de 10 EPR : 2 en France, 4 au Royaume-Uni, 2 aux Etats-Unis, 2 en Chine (mises en service 2013 et 2015). EDF est le premier investisseur étranger au Royaume-Uni !

Les besoins de financement des EPR à l'international représentent donc plus à mon avis que les besoins de financement en France !

Les engagements hors-bilan des rapports annuels 2007 et 2008 permettent de mesurer en partie l'accroissement des besoins de financement d'EDF, reflétant sans doute les besoins croissants de financement à l'international :

- Engagements d'acquisition de titres : 2,8 milliards d'euros fin 2007 (dont 0,4 à moins d'un an), 18,8 milliards d'euros fin 2008 (dont moins d'un an 16,2).

- Engagements sur commandes d'immobilisations : 6,4 milliards d'euros fin 2007 (dont 2,9 moins d'un an et 3,4 de 1 à 5 ans), 11,3 milliards d'euros fin 2008 (dont 5,7 moins d'un an et 5,5 de 1 à 5 ans).

Faire croire que l'obligation EDF 4,5 % émise aujourd'hui au grand public de France pour financer les investissements en France est trompeur sur le niveau plus important des besoins de financement à l'international !

EDF va financer la construction de centrales nucléaires en Chine, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

Confirmation par Challenges du doute sur la crédibilité des propos de Pierre Gadonneix dans un article http://www.challenges.fr/actualites/entreprises/20090617.CHA4723/lemprunt_edf_ne_servira_pas_a_renover_les_lignes_electr.html?xtor=RSS-17

Conclusion

Pour les trois raisons scandaleuses explicitées dans cet article, je recommande par conséquent de rester à l'écart de l'emprunt EDF 4,5 % :

- sauf si vous êtes un investisseur à l'abri du besoin qui veut optimiser ses placements monétaires court terme tout en étant déjà exposé à l'assurance vie ; je ne suis pas bien sûr que seules les banques privées tentent de commercialiser le produit (cf Banque Postale).

- sauf si les commissions énormes encaissées par les banques ne vous gênent pas, de même que la campagne de publicité conséquente qui fait croire que le produit est destiné au plus grand nombre possible, ce qui est faux ;

- si le fait qu'EDF affirme que le produit de cet émission est destiné à la France ne vous dérange pas, alors que le développement à l'international à outrance d'EDF a provoqué d'énormes besoins de financement à venir, comme principalement le financement des centrales nucléaires de dernière génération EPR en Chine aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

Le PDG d'EDF Pierre Gadonneix affiche sur BFM radio un manque d'humilité : "quand on est innovant et qu'on est le meilleur". Le meilleur chez EDF à mon avis c'est le Comité d'Entreprise, en regard de son coût !

Rappelons ce qui est arrivé à la fameuse meilleure banque d'investissement, la Société Générale, avant l'accident industriel Jérôme Kerviel

Enfin, les récentes acquisitions monstres d'EDF aux Etats-Unis et au Royaume-Uni me font penser au Vivendi des années 2000 et son PDG de l'époque, Jean-Marie Messier.

Attention donc Monsieur Gadonneix, la roue tourne vite ...

Informations fournies sur le site internet d'EDF

1) Le prospectus de base de 179 pages est essentiellement en anglais et est intitulé "€ 16 000 000 000 euro medium term note programme", il est daté du 18 mai 2009.

L'arrangeur est BNP Paribas et les établissements placeurs BNP Paribas et CA Lyon CIB et SG CIB.

Il peut y avoir recours à d'autres établissements placeurs.

2) Les conditions définitives de l'opération en date du 27 mai 2009, 12 pages. Les banques coordinatrices sont BNP Paribas, CA Lyon CIB, Natixis et SG CIB. Les co-managers sont le Crédit Mutuel, HSBC France et la Banque Postale.